Des paysans victimes de l’importation de pommes de terre
Dans l’histoire bien connue des brebis et des chèvres dans l’Evangile de Matthieu (25,31-45), Jésus dit clairement que la façon dont nous traitons les personnes dans le besoin est un élément essentiel de la vie chrétienne. En évoquant ce passage biblique, Joy Cadangen Lumbag, directrice financière d’ ECLOF International et ancienne trésorière d’ECLOF Philippines, s’est souvenue d’une histoire vraie survenue dans son pays.
Un groupe d’agriculteurs comptant une centaine de familles du nord des Philippines, dans la province de Benguet, attendait avec impatience le festival floral qui devait se tenir dans la ville voisine Cette manifestation accueillait généralement près de deux millions de visiteurs et c’était pour ces paysans l’occasion rêvée de vendre leurs pommes de terre à bon prix.
Ils avaient organisé leur travail en vue de cette occasion, ils avaient semé au bon moment, pris grand soin de leurs pommes de terre, ils les arrosaient dès 4 heures du matin. La récolte arriva. Les paysans pensaient pouvoir vendre leurs pommes de terre à USD 1.50 le kilo. A ce tarif, ils pourraient utiliser 50 cents sur chaque kilo vendu pour rembourser leur emprunt à ECLOF. Après déduction de tous les autres frais, ils espéraient vivement avoir environ 50 cents de bénéfice par kilo. L’une de ces familles avait récolté plus de deux tonnes de pommes de terre, ce qui permettait d’espérer un bénéfice de USD 1000. Cette somme suffirait à nourrir la famille jusqu’à la prochaine récolte.
Le premier jour du festival, des milliers de visiteurs ont commencé à faire leurs courses. Mais plusieurs grands conteneurs de pommes de terre d’importation étaient arrivés dans cette ville, sans qu’on sache comment, et s’étaient emparés du marché qui, depuis des dizaines d’années, était le monopole des paysans de Benguet. Ces pommes de terre d’importation se vendaient à 10 cents le kilo. Et elles étaient de tout aussi bonne qualité que celles de Benguet. Les clients ne verraient sans doute pas de différence, et même dans ce cas, il est normal d’acheter le produit qui coûte le moins cher. La vente des pommes de terre d’importation a réduit à rien celle des clients d’ECLOF.
On a du mal à imaginer la frustration, la colère, l’amertume et la peur des paysans. La crainte qui les a saisis était énorme : peur de ne pas pouvoir rembourser leur emprunt à ECOLF … de ne rien avoir à manger au cours des trois mois suivants … de ne rien avoir pour leur famille … de ne plus jamais pouvoir vendre à un prix compétitif … la peur de l’inconnu.
Légalité
L’importation des pommes de terre est légale puisqu’on a exigé l’adhésion des Philippines aux politiques commerciales internationalement reconnues. Le gouvernement philippin n’avait cependant pas préparé à cela les paysans qui, d’ordinaire, ignorent ces politiques jusqu’au moment où leurs conséquences les prennent au dépourvu.
ECLOF Philippines, qui est au courant des politiques commerciales, a tenté d’expliquer aux agriculteurs les règles internationales concernant l’importation. Mais sans proposer de solution destinée à atténuer les effets de l’importation de pommes de terre. ECLOF leur a suggéré de rassembler les Eglises et les associations de défense et de demander l’aide du gouvernement.
ECLOF Philippines, consciente de ses propres besoins et réalisant que l’importation de pommes de terre allait se poursuivre et finirait par anéantir la production locale, a pris la décision de cesser ses prêts aux paysans de Benguet. L’Eglise épiscopale des Philippines a exprimé son désaccord avec cette décision et demandé à ECLOF de ne pas abandonner ces personnes au moment où elles étaient dans le besoin et le désespoir. Après avoir sérieusement analysé les risques, ECLOF a repris les prêts aux paysans et leur a conseillé de cultiver d’autres produits périssables non susceptibles d’être importés, des choux, des fraises, des fleurs, etc. Les paysans n’étaient pas très satisfaits mais, face à la dure réalité du marché, ils n’avaient pas d’autre solution que de suivre les conseils d’ECLOF.
Menaces
A la suite de cette histoire, et en constatant que les importations se poursuivaient, un groupe important d’agriculteurs a menacé le gouvernement, si ces importations n’étaient pas contrôlées et stoppées, de planter de la marijuana au lieu de légumes. La marijuana est interdite aux Philippines, étant donné que le produit final est une drogue illégale.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là.
« Shabu »
On soupçonne que l’importation de pommes de terre aux Philippines en provenance d’un certain pays soit liée à celle d’un produit extrêmement coûteux qui est parfois caché sous les sacs de pommes de terre. En langage populaire, cela s’appelle du « shabu » ; en fait, c’est de la cocaïne. A l’époque de l’importation massive dans la province de Benguet, on avait intercepté un conteneur dans lequel le shabu était camouflé sous les pommes de terre.
Pour ma part, je pense que le libre échange est une bonne chose. Mais lorsqu’on en fait un mauvais usage, comme ce fut le cas aux Philippines, cela équivaut à la permission de détruire la vie des autres.
Au nom des agriculteurs philippins et d’ECLOF, je remercie le Conseil œcuménique des Eglises, l’Alliance œcuménique « agir ensemble » et toutes les autres organisations qui sont intervenues dans le domaine des politiques commerciales internationales.