Sécurité alimentaire et VIH/sida
Le VIH/sida a entraîné de nombreux décès. Le manque de nourriture auquel ceux qui “restent” se trouvent confrontés constitue l’une des graves conséquences de cette pandémie. Mais, comme l’explique Jacinta Maingi, coordinatrice pour la région Est de l’Initiative œcuménique sur le VIH/sida en Afrique (EHAIA) la sécurité alimentaire peut être améliorée de multiples manières et ECLOF se doit d’être au cœur de l’action.
Aujourd’hui, le VIH/sida représente à l’échelle mondiale une situation d’urgence et l’un des plus formidables défis qui menacent la vie et la dignité humaines. Il ne constitue pas seulement un problème de santé, mais aussi un sérieux handicap en ce qui concerne les espoirs de développement de millions de personnes.
En raison du VIH/sida, l’espérance moyenne de vie dans la plupart des pays d’Afrique sub-saharienne est inférieure à 40 ans. Cet état de fait aura, à l’avenir, des répercussions énormes sur le caractère durable des nations concernées. Aujourd’hui, l’un des problèmes les plus graves résultant du VIH/sida est l’augmentation de ce qu’on appelle l’insécurité alimentaire. Il faut impérativement faire quelque chose pour y remédier.
Crise alimentaire
Ces dernières années, l’insécurité alimentaire en Afrique a été le résultat d’une interaction complexe entre différents facteurs: négligence structurelle, isolement économique, problèmes écologiques, mauvaise gouvernance et effondrement social. La plupart des documents politiques régissant aujourd’hui l’agriculture africaine font pression en faveur de l’ouverture des marchés et de la suppression des subventions. Ce qui se traduit au niveau des exploitations agricoles par un manque d’accès à l’information, aux semences, à l’outillage, aux pesticides et aux fertilisants. Lorsqu’une maigre récolte est enfin obtenue, les fermiers africains doivent, sur leurs marchés locaux, faire face à la concurrence de produits meilleur marché importés de l’étranger. Les agriculteurs ont également des difficultés à vendre leurs produits sur le marché mondial, dans la mesure où trop peu d’entre eux disposent des connaissances techniques nécessaires ou parce qu’ils subissent des droits de douane et des réglementations protectionnistes.
Il convient de répéter à maintes reprises et d’insister sur le fait que, bien avant de prendre en compte les effets dévastateurs de la pandémie du SIDA, l’Afrique est exposée à l’insécurité alimentaire. L’Afrique sub-saharienne, notamment, est confrontée de manière chronique à des pénuries alimentaires puisque la production ne répond pas à la demande d’une population croissante.
Etant donné les faibles rendements et le caractère rural de la majorité de la population, la production alimentaire en Afrique est essentiellement basée sur l’agriculture avec arrosage naturel par la pluie. Malheureusement, des catastrophes naturelles ou causées par l’homme – conflits armés et déboisement – ont généralement un impact négatif.
Conséquences
Le nombre des personnes infectées par le VIH/sida et succombant des suites de la maladie ne révèle qu’une partie de l’histoire. Le VIH/sida ne se contente pas d’infecter et de tuer des personnes, il déchire des familles, déstabilise des communautés et fait reculer l’évolution des systèmes d’exploitation agricole, des sources de revenus et de l’économie en zone rurale.
On estime que dans les 25 pays les plus touchés en Afrique, le sida a tué près de sept millions de travailleurs agricoles depuis 1985 et qu’il pourrait en tuer 16 millions de plus d’ici 2020. Les pays africains les plus affectés pourraient perdre jusqu’à 26% de leur main-d’œuvre agricole en deux décennies.
Modifications démographiques
Peut-être plus importante encore que le nombre total de personnes malades ou décédées des suites du VIH/sida est l’émergence d’une nouvelle structure de la population en termes d’âge, de parité hommes-femmes et d’activité économique. Une société ayant subi les effets du sida compte proportionnellement moins d’adultes (notamment moins de femmes) et davantage d’adolescents et de jeunes adultes. Ces derniers groupes sont susceptibles de manifester un engagement social plus faible et d’apporter une contribution moindre à la force de travail globale.
Le VIH/sida augmente l’insécurité alimentaire actuelle et future par son impact sur
• la capacité des ménages à produire des aliments, en raison de la pénurie de main-d’œuvre et de connaissances agricoles insuffisantes;
• la capacité des communautés à produire et à acheter des aliments dans la mesure où l’épidémie atteint chaque foyer et que les voisins ont eux-mêmes un fardeau trop lourd à porter pour continuer à s’entraider avec de la nourriture ou des prêts, ou encore en prêtant main forte pour les travaux des champs;
• la capacité des pays à importer des produits alimentaires, puisqu’en Afrique le VIH/sida entraîne une réduction de la croissance d’environ 1% par an.
En outre, les communautés rurales supportent une part plus importante du coût du VIH/sida, étant donné que les habitants des villes et les travailleurs agricoles migrants rentrent dans leur village quand ils ressentent les effets de la maladie. Parallèlement, les dépenses des ménages augmentent: à cause des factures de médicaments et des frais de funérailles, mais aussi parce que le nombre de personnes productives dans la famille décroît alors que le nombre de membres dépendants augmente.
L’impact négatif du sida sur le travail prend de multiples formes, entre autres:
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l’incapacité des ménages à acheter de la nourriture en raison de la baisse du nombre de membres productifs et de biens que connaît la famille.
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le fait que la maladie touche les membres productifs de la famille, et plus particulièrement les femmes;
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la mort d’un adulte entraîne un déclin important de la production et des revenus;
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le travail est détourné de la production aux funérailles;
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la durée de la maladie et les coûts élevés de soins et de traitement;
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l’impact psychologique de la maladie et la mort d’un individu entraînent généralement, chez les autres membres de la famille, un état de dépression et un manque de motivation pour travailler dur;
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le déclin de la santé des autres membres de la famille; dans les foyers affectés par le sida, enfants et adultes sont moins bien nourris, plus enclins à tomber malades et davantage susceptibles de succomber à toute une série de maladies;
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un impact sévère sur la viabilité du ménage en raison de la perte des compétences et de l’expérience de l’adulte décédé; le VIH/sida rompt la chaîne de transfert des connaissances et de partage des tâches entre générations; les survivants, y compris les enfants et les personnes âgées, ne sont bien souvent pas en mesure de gérer la ferme par manque de connaissances et d’expérience.
Questions sexospécifiques
Les femmes entre 15 et 19 ans sont exposées à un risque au moins six fois supérieur que les hommes d’être infectées par le VIH/sida. Cette vulnérabilité s’explique essentiellement par le pouvoir sexuel limité et l’autonomie restreinte des femmes. Une multitude de désavantages économiques, sociaux et politiques pèsent encore plus sur l’indépendance économique des femmes et les occasions qui s’offrent à elles.
Et pourtant, les femmes jouent un rôle capital dans le secteur de la production et le transfert de la chaîne des connaissances pour la plupart des petits exploitants agricoles sur l’ensemble du continent africain. En outre, la majorité des charges supplémentaires résultant de l’impact du VIH/sida sont supportées par les femmes. Elles sont les principales productrices de produits alimentaires et celles qui s’occupent le plus des malades et des enfants. Il est également évident que les ajustements réalisés par les femmes pour “faire face” à l’impact du VIH/sida à court terme ont des implications majeures à long terme, comme par exemple le retrait des fillettes de l’école dans le but de les rendre disponibles pour l’aide à apporter aux tâches domestiques.
Un grand nombre de veuves perdent l’accès à la terre, au travail, à l’approvisionnement, au crédit et aux services de soutien. La stigmatisation liée au VIH/sida rend la situation encore plus complexe dans la mesure où l’aide en provenance de la famille élargie et de la communauté est supprimée. Il en résulte que les femmes âgées deviennent le filet de sécurité économique et affective pour leurs petits-enfants orphelins des suites du VIH/sida.
Une structure familiale étendue, avec les femmes en son centre, apparaît comme la réponse la plus efficace de la communauté à la crise provoquée par le sida. Les mesures destinées à soulager la pauvreté et l’insécurité alimentaire et à maîtriser le VIH/sida sont moins susceptibles de prendre en considération les besoins et capacités spécifiques des femmes qui assument désormais de lourdes responsabilités supplémentaires.
Le sida aggrave les différences sexospécifiques existantes en ce qui concerne l’accès à la terre et aux autres ressources. Aujourd’hui, de nombreuses veuves se retrouvent sans abri et exclues parce que la famille de leur mari défunt réclame la maison et la terre, parfois même les enfants.
L’impact effrayant du VIH/sida sur les femmes africaines n’apparaît au grand jour que maintenant. Aujourd’hui, les femmes constituent 58% des personnes infectées en Afrique sub-saharienne.
Comment gérer la situation?
Les foyers confrontés à la pénurie de main-d’œuvre et à la perte des compétences en raison du VIH/sida ont tendance à adopter toute une série de mécanismes pour faire face à la situation. Entre autres:
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Redistribution du travail au sein du foyer, y compris le retrait des enfants, essentiellement les filles, de l’école et une dépendance accrue par rapport au travail des orphelins.
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Le fait de devoir compter sur les anciens, les enfants et les réseaux familiaux étendus pour remplacer des membres adultes décédés de la famille.
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Renoncer aux méthodes de travail intensives pour adopter des méthodes d’exploitation agricole moins intensives, passer de cultures de rapport à des cultures vivrières de base.
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Réduction ou perte du cheptel, ou passage de bovins à des cochons, des chèvres ou des poulets étant donné que personne dans la famille ne dispose des connaissances nécessaires pour s’occuper d’animaux de plus grande taille.
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Relocalisation de membres du foyer, notamment les enfants et les orphelins, dans des réseaux sociaux plus larges afin de répartir la charge, même si la capacité de la famille étendue à faire face à la situation devient de plus en plus incertaine.
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Pour ceux qui peuvent se le permettre, remplacement de la main d’œuvre familiale perdue par des employés et utilisation accrue d’engrais.
Des méthodes discutables pour faire face à la situation
D’autres méthodes, moins efficaces, de gérer l’impact du VIH/sida ont été appliquées, parmi lesquelles celles-ci:
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Stratégies de travail ponctuel où certains membres du foyer (adultes et enfants) vendent leur travail pour un accès à court terme à de la nourriture ou de l’argent liquide. C’est ainsi que certains foyers risquent de devenir de manière permanente source de main-d’œuvre et de souffrir de pénurie alimentaire alors même que leur communauté engrange des récoltes substantielles.
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Activités agricoles hors saison, telles que semailles ou sarclage tardifs, bien que cela se traduise par une baisse de la production et une aggravation de la vulnérabilité de la récolte face aux ravageurs et à la maladie.
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Négliger l’entretien essentiel de la terre et les activités de protection du sol telles que les couvertures de paille, l’édification de terrasses et la mise du sol en jachère, et les remplacer par des feux de broussailles en renonçant à lutter contre les mauvaises herbes et les ravageurs.
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Vente des biens du ménage, y compris la terre.
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Renoncement aux activités de marketing en faveur de l’agriculture de subsistance ; lorsque les ménages atteignent ce stade, toute mesure destinée à améliorer la situation, comme le microcrédit p.ex. pour financer des activités générant des revenus en dehors de la ferme, devient plus difficile, voire impossible.
Autres options
Voici d’autres options à considérer pour aider la population rurale à faire face aux problèmes de main-d’œuvre liés au sida et enrayer l’insécurité alimentaire:
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récoltes à faible coefficient de main-d’œuvre, sans pour autant négliger la nécessité de prendre en considération les besoins nutritionnels globaux;
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diversification agricole en fonction des probabilités de précipitations et de l’environnement naturel;
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systèmes de récolte et de gestion de l’eau pour améliorer le rapport production/ main-d’œuvre;
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exploitation communautaire axée sur la défense de la sécurité alimentaire et de la nutrition pour les ménages et les personnes les plus vulnérables, y compris les foyers monoparentaux avec une femme à la tête de la famille et les programmes alimentaires en milieu scolaire à l’échelle communautaire;
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systèmes de récolte et d’exploitation agricole réduisant la vulnérabilité face aux facteurs écologiques et sociaux, comme des récoltes offrant une bonne résistance à la sécheresse et une diversification agricole pour renforcer des composants de subsistance et être moins vulnérables face aux fluctuations du marché;
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utilisation accrue de certains aliments: la production de légumes devant servir non seulement au négoce sur le marché mais aussi à couvrir les besoins nutritionnels du ménage; meilleure équité alimentaire assurant un accès égal à une nutrition adéquate pour tous les membres de la famille, notamment les enfants, les femmes et les malades.
Médecines alternatives
Un grand nombre de malades infectés par le VIH/sida reçoivent leurs soins à la maison lorsque l’accès aux établissements de santé et aux traitements scientifiques modernes n’est pas garanti ou est hors de prix. Dans ces conditions, il serait peut-être utile d’inciter et d’encourager les exploitants agricoles et les habitants des zones rurales à cultiver des plantes et des herbes médicinales.
Prise en compte systématique par ECLOF
ECLOF devrait veiller à ce que tous ses projets comprennent une composante VIH/sida. La prise en compte systématique du VIH/sida ferait que l’ensemble du personnel d’ECLOF et ses clients seraient conscients du problème qu’il représente et de ses effets éventuels.
Faire du VIH/sida une composante “obligatoire” de tous les produits et de toutes les formations ECLOF contribuerait à lutter contre la stigmatisation, la discrimination et le déni et, par là même, permettrait aux personnes infectées et affectées par la pandémie de bénéficier d’initiatives locales.
Les bénéficiaires d’ECLOF pourraient également être formés comme animateurs au sein de leur communauté et servir de piliers dans un système de soutien communautaire.
ECLOF devrait mettre à disposition des fonds pour les personnes infectées et affectées par le VIH/sida, et ce sans discrimination, dès l’instant où elles sont à même de remplir les critères ECLOF pour l’octroi de prêts. Parfois, le fait d’accorder une chance à celui qui a perdu tout espoir en raison de sa maladie peut lui donner l’énergie nécessaire pour vivre de manière positive.
ECLOF doit identifier et concevoir des mécanismes de prise en compte systématique et veiller à ce que des informations et connaissances précises et actualisées sur le VIH/sida soient accessibles à toutes les acteurs ECLOF.
Etant donné que l’Initiative œcuménique sur le VIH/sida en Afrique (EHAIA) est opérationnelle dans quatre régions (Est, Ouest, Centre et Sud), ECLOF peut puiser dans l’expérience de l’EHAIA.
Certes, le sida tue, mais la stigmatisation et la discrimination sont encore plus meurtrières puisqu’elles détruisent même ceux qui ne sont pas infectés. Bien sûr, le sida fait des victimes, mais une mauvaise gouvernance à tous les niveaux a des effets encore plus dévastateurs puisqu’ils se font sentir au long terme.
Et même si les pluies bienfaisantes se font rares dans la plupart des régions d’Afrique, le dur labeur abattu au niveau communautaire continue de pleuvoir en dépit de l’adversité ambiante.